court métrage fiction
développement écriture et recherche de production

  • genre : éloge de la rencontre
  • durée : 20 mn
  • image : couleur
  • tags : lignes de failles, dire, violence, en-commun, écologie, frontière
  • crédit photos : Anders Petersen, Cha Gonzalez

« Le risque est un combat dont nous ne connaissons pas l’adversaire, un désir dont nous n’avons pas connaissance, un amour dont nous ne savons pas le visage […] 
Il est au-delà du choix, un engagement physique du côté de l’inconnu, de la nuit, du non-savoir, un pari face à ce qui, précisément, ne peut se trancher. Il ouvre alors la possibilité que survienne l’inespéré. »

                                             Anne Dufourmantelle – Eloge du risque

  • Un samedi soir de novembre, Annabelle, jeune adolescente chétive, arrive dans la cohue âpre et violente d’un relais routier perdu au cœur d’une forêt dévastée.
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  • Farouche, portée par une énergie et une parole sans filtre, elle ne cherche rien d'autre qu'un chemin, le sentiment d'exister, un lien, un regard posé sur elle.

intentions
Des expériences, des sensations personnelles forment la genèse du film.
J’ai dû pour me construire, interroger à la fois la violence de mon père et les effets sur moi du traumatisme de la guerre qu’il a vécue, traversée, tant bien que mal. Je suis le fruit de son histoire, d’une histoire qui ne m’appartient pas. Un héritage qui me constitue en partie et fut pour moi une interrogation permanente, notamment sur la difficulté de se faire accepter.

J’ai un jour fait une rencontre avec un jeune dans le cadre d’un atelier filmé de prévention contre la récidive, au Pôle judiciaire de Pontoise. Il portait les stigmates d’une violence qu’il retournait systématiquement contre lui. Sa générosité, son énergie, sa violence réprimée contredisaient tous les clichés, faisaient écho à ma propre histoire. Il signifiait autrement son besoin de conjurer la faille et son impuissance à mettre en mot sa colère et sa révolte.

Son trouble racontait le lien entre sa violence intime et la violence du monde. Un monde du refus de la vie, du risque, de l’aventure, de l’homme privé de sens, qui ne laisse plus de place à la critique, au doute, à la vulnérabilité, des valeurs aujourd’hui stigmatisées, négatives.

Est-il encore possible de penser ce qui nous réunit, au-delà de nos seules relations d’intérêt ? Existe-t-il un espace pour prendre le risque de se perdre, de se délester de ses propres repères, élaborer autre chose, aller à la rencontre, généreusement, risquer sa vérité, sa vitalité, avec ou contre l’autre ? Comment représenter ce refoulement du commun ?

Deux envies nourrissent ma recherche du film.
Au cœur de l’écocide d’une forêt dévastée, un routier, un tripot, comme figure de la société du mépris de soi et du chaos néolibéral. Un lieu antidote, arène des désirs exutoires où il est permis de s’oublier, où règne la loi de la sélection naturelle, l’arbitraire, la mise en concurrence généralisée. Un état d’être fondé sur la peur, l’incertitude et l’angoisse, inscrit à même nos subjectivités, qui bouleverse nos rêves, jusqu’à notre psychisme.

Et pour incarner la métaphore, Annabelle, SDF, ancienne enfant placée en fugue, emportée par la déshérence affective, les humiliations, l’impératif de survie. Elle démarre sa jeune vie en guerre, avec pour unique ressource, sa sincérité, sa fraicheur et son humour et pour seul langage, le recours aux actes violents pour se sentir exister, une violence insidieuse, euphémisée, ancrée au plus profond de son être, de sa langue, de ses rêves.

Je veux explorer ce dialogue entre l’intime et le nihilisme du monde. Dans un huis clos où les choix se font d’instinct, sans échappatoire possible. La tolérance à la violence et à l’injustice infligées à autrui sont érigées en valeurs positives, chacun ici doit ignorer la peur et la souffrance, la sienne et donc celle des autres. Le calcul, le cynisme sont devenus l’équivalent de courage. La honte est surmontée par la disparition du respect de l’altérité.

Dans la rencontre qui prend forme entre Annabelle et Valentin, patron discret d’une petite scierie artisanale, chacun se révèle vivant, imprévisible, ébranlable. Il s’agit de raconter cette recherche, ce chemin, cette naissance. Montrer le chaos émotionnel qui les traverse, interroger la fragilité qui se joue dans le regard de l’autre, ses attentes, ses doutes. Laisser croitre cette dépendance à l’autre qui crée du commun, du partage. Au risque d’un communisme de pensée, au risque de l’imperfection.

En dire la nécessité et la joie. Encore. La complicité qui naît entre Annabelle et Valentin en est l’avant-goût. Elle ouvre un autre espace du dire, du récit, de l’hospitalité.