moyen métrage fiction
développement écriture

  • genre : fable morale        
  • pré minutage : 35 mn
  • image : couleur
  • tags : dire, lignes de failles, jeunesse, joie, émancipation, nouveaux récits, violence, écologie
  • crédit photos : Anders Petersen, Cha Gonzalez

« Le risque est un combat dont nous ne connaissons pas l’adversaire, un désir dont nous n’avons pas connaissance, un amour dont nous ne savons pas le visage […] 
Il est au-delà du choix, un engagement physique du côté de l’inconnu, de la nuit, du non-savoir, un pari face à ce qui, précisément, ne peut se trancher. Il ouvre alors la possibilité que survienne l’inespéré. »

                                             Anne Dufourmantelle – Eloge du risque

  • Une fin d'après-midi d'automne, Annabelle, une jeune fille vagabonde, découvre à la sortie d’un sentier forestier, une vieille auberge perdue au cœur d’une forêt dévastée.
     
  • Portée par une énergie et une parole sans filtre, elle trouve dans la cohue âpre et joyeuse de ce lieu étrange où tout semble permis, un lien, un chemin, un autre regard posé sur elle.

intentions
J’ai dû pour me construire interroger à la fois la violence de mon père et les effets sur moi du traumatisme de la guerre coloniale qu’il a vécue, traversée, tant bien que mal. Je suis le fruit de son histoire, d’une histoire qui ne m’appartient pas. Un héritage qui me constitue en partie et fut pour moi une interrogation permanente, notamment sur notre difficulté partagée de dire, de prendre la parole, de se faire accepter.

J’ai fait un jour une rencontre avec un jeune ex-détenu dans le cadre d’un atelier filmé de prévention contre la récidive, au Pôle judiciaire de Pontoise. Il portait les stigmates d’une violence qu’il retournait systématiquement contre lui. Sa générosité, son énergie, sa violence réprimée contredisaient tous les clichés, faisaient écho à ma propre histoire. Il signifiait autrement son besoin de mettre en mot sa colère, sa honte, sa faille.

C’est ce trouble, cette présence à soi, la honte, ce sentiment de mise à l’écart en raison de son altérité, ce lien entre une violence intime et la violence morale du monde qui m’intéresse. 
D’où vient cette violence ? Des traumatismes de l’enfance, de l’oppression de la société ? Comment représenter ce refoulement de l’intime ? Existe-t-il aujourd’hui un espace pour prendre le risque de se perdre, se délester de ses propres repères, élaborer autre chose, risquer sa vérité avec ou contre l’autre, généreusement, au-delà de nos seules relations d’intérêt ? Est-il encore possible de sortir de notre impuissance collective ?

Deux métaphores nourrissent ma recherche du film.
D’une part, un repaire, un tripot au cœur de l’écocide d’une forêt dévastée, comme figure du chaos néolibéral. Un lieu antidote, exutoire, débarrassé de toute dérive moralisatrice. Visité par des personnages capables d’autodérision, qui se querellent, dansent, s’embrassent, s’inventent des rôles hors normes. Un lieu où règne pourtant la loi de la sélection naturelle, l’arbitraire, la mise en concurrence généralisée, fondée sur l’incertitude et l’angoisse, inscrite à même nos subjectivités, qui bouleverse nos rêves, jusqu’à notre psychisme.

Et pour incarner une parole insurgée que personne n’entend, Annabelle, ancienne enfant placée, adolescente en fugue, emportée par la déshérence affective, les humiliations, l’impératif de survie. Elle démarre sa jeune vie en guerre, avec pour unique ressource, sa sincérité, sa douceur et son humour et pour seul langage, le recours aux actes violents pour se sentir exister, une violence insidieuse, euphémisée, ancrée au plus profond de son être, de sa langue, de ses rêves.

Je veux explorer ce dialogue entre l’intime et le nihilisme du monde. Dans un huis clos où les choix se font d’instinct, sans échappatoire possible. La tolérance à la violence et à l’injustice infligées à autrui est érigée en valeur positive, chacun doit ignorer la peur et la souffrance, la sienne et donc celle des autres. L’égoïsme rationnel, le calcul, le cynisme, le mépris de l’altérité sont devenus l’équivalent de courage. Sans aucun dialogue possible.

Pourtant ici, chacun se révèle vivant, imprévisible, ébranlable. Il s’agit de raconter ce chaos émotionnel, montrer les visages qui se cherchent, les corps qui s’exposent, la fragilité qui se joue dans le regard de l’autre, ses attentes, ses doutes. Laisser croître cette dépendance à l’autre qui crée du commun, nous construit, interroge notre désir de prendre ou pas sa place dans le monde. Au risque de notre intelligence commune, au risque de l’imperfection.

En dire la nécessité et la joie. Encore. Elle ouvre un autre espace d’hospitalité, d’écoute, du dire, du rêve d’émancipation d’une jeune fille dans un monde toujours plus codifié et exclusif.